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Les crimes impunis de l’agent orange

Trente ans après le retour de la paix, alors que les vétérans américains empoisonnés par les défoliants épandus par l’US Air Force ont obtenu réparation depuis vingt ans, les civils vietnamiens viennent d’être déboutés.

Au moment où l’on commémore l’entrée des maquisards vietcongs et de leurs alliés nord-vietnamiens dans Saigon en 1975, évacuée en catastrophe par les soldats américains, la guerre du Vietnam continue de tuer. Dans un pays en chantier qui n’avait retrouvé la paix qu’après trois décennies de combats et plus de 2 millions de morts, la guerre est désormais l’héritage des vétérans et les seuls dangers qui viennent du ciel, aujourd’hui, sont les déluges de la mousson. Mais une arme silencieuse, invisible, continue de menacer dans certaines régions une population dont plus de la moitié n’a pas connu le fracas des obus et des bombes. L’agent orange, qui fut dix ans durant l’un des principaux défoliants utilisés par l’armée américaine, poursuit ses ravages sur les hommes et l’environnement (1). L’un des sous-produits de fabrication de cet herbicide, contenu parfois à des doses très élevées dans les «nuages» vaporisés sur les forêts du centre et du sud du Vietnam, est en effet la dioxine, un produit chimique dont la très haute toxicité est désormais indiscutablement établie. Composé chimique particulièrement stable, résistant à la chaleur jusqu’à 1000°C, peu soluble dans l’eau mais soluble dans les graisses – c’est-à-dire susceptible de s’accumuler dans les tissus et liquides des organismes humains et animaux –, la dioxine est nocive à doses infinitésimales pour les êtres vivants. Elle peut provoquer chez ceux qui sont exposés à sa présence des lésions cutanées, des altérations des fonctions hépatiques et du système de défense immunitaire, des dysfonctionnements des glandes endocrines et de la fonction de reproduction. Elle peut aussi entraîner des malformations chez les nouveau-nés, des handicaps physiques et mentaux.

Faute de travaux épidémiologiques d’envergure, la relation de cause à effet entre sa présence dans l’environnement et l’apparition de cancers est discutée par les scientifiques. Mais des études conduites aux Etats-Unis sur des vétérans exposés aux défoliants ont permis d’établir qu’il existait au moins des corrélations entre la dioxine et la survenue de plusieurs types de pathologie dont plusieurs cancers. Au Vietnam, des travaux statistiques ont démontré que les familles dont l’un des ascendants a été exposé aux nuages de défoliants sont plus souvent affectées que d’autres par les avortements spontanés et les malformations congénitales. C’est en 1961 que John Kennedy a donné son feu vert au lancement de l’opération Ranch Hand (Ouvrier agricole), nom de code de l’épandage de défoliants, qui s’est poursuivie pendant dix ans. L’objectif de Ranch Hand était de supprimer la végétation le long des axes de circulation et autour des bases militaires, d’éliminer le feuillage des forêts pour détecter les lignes logistiques du Vietcong et de détruire les cultures dans les zones tenues par les maquisards. En un seul passage, un bimoteur Provider pouvait traiter une zone de 150 mètres de large et de 8,7 kilomètres de long. Les spécialistes estiment que plus de 75 millions de litres d’herbicides – dont 61% au moins d’agent orange – ont été déversés en dix ans sur le Vietnam, ce qui représente près de 400 kilos de dioxine. Selon les sources, entre 1,5 et 2,5 millions d’hectares ont été «vaporisés». Le nombre de personnes directement affectées par ces épandages varie selon les sources entre 1 et 4,8 millions. Il a fallu six ans, après les protestations de la communauté scientifique contre l’usage de cette véritable «arme chimique», pour que Washington décide, en 1971, d’arrêter l’opération Ranch Hand. Et treize autres années aux vétérans américains victimes de l’agent orange pour obtenir que les sept entreprises – dont Monsanto et Dow Chemical – qui fabriquaient ces produits reconnaissent implicitement leur responsabilité en acceptant de verser près de 200 millions de dollars à un fonds d’indemnisation. Les vétérans, il est vrai, avaient reçu un renfort de poids en la personne de l’amiral Elmo Zumwalt. Chef des forces navales américaines au Vietnam de 1968 à 1970 puis chef des opérations navales jusqu’en 1974, l’amiral Zumwalt, qui était partisan de l’usage des défoliants pour préserver la sécurité des soldats, en a mesuré la nocivité lorsque son fils Elmo III, capitaine d’un patrouilleur dans le delta du Mékong, a été emporté par un cancer du système lymphatique à 48 ans puis lorsque son petit-fils Elmo IV est né avec un handicap mental.

Aujourd’hui, vingt ans après la plainte des vétérans américains, ce sont des victimes vietnamiennes qui entendent obtenir réparation. L’association qui les représente depuis 2004 a déposé devant un tribunal de New York une plainte pour violations des lois internationales, crimes de guerre, fabrication de produits dangereux... contre les entreprises qui ont produit l’agent orange. Mais les arguments avancés par les vétérans n’ont pas joué en faveur des civils vietnamiens. Lorsqu’il a dû se prononcer sur ce dossier le 10 mars, le juge fédéral Jack Weinstein s’est rangé à l’avis des représentants du Département d’Etat et du Département de la Justice. Il a déclaré que la démarche des plaignants était sans fondement et prononcé le rejet de la plainte.

(1) Voir «l’Agent orange au Vietnam. Crime d’hier, tragédie d’aujourd’hui», Association d’amitié franco-vietnamienne, Editions Tirésias, 162 p., 15 euros.
René Backmann