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Vietnam les oubliés de la dioxine

En 1977, la naissance d'un premier fils est source d'une grande joie pour Diem Trong Thach et sa jeune épouse. Après s'être battu contre les Américains de 1972 à 1974 à Quang Tri, juste au sud du 17e parallèle, Thach avait été envoyé au Laos pendant deux ans, puis démobilisé. Il regagne son village de Kha Le, dans la province de Bac Ninh, non loin du fleuve Rouge, pour s'y marier. Un deuxième fils naît deux ans plus tard et, en 1980, Thach construit sa maison, une pièce sur cour, où sa famille vit toujours.

Pourtant, leur vie se transforme vite en cauchemar. "Les premiers symptômes, chez l'aîné, sont apparus au bout de trois ans. Les bras et les jambes ne se développaient plus" , confie Thach. Lui-même se sent "de plus en plus faible" . Le médecin ne comprend pas. Deux autres fils naissent, en 1982 et 1984, avant que le praticien conseille à la famille de se rendre à Hanoï pour y procéder à des analyses dans un hôpital assisté par des experts suédois. Thach apprend, en 1987, que lui-même et ses quatre fils sont victimes de la dioxine.

Ce produit chimique extrêmement toxique, considéré comme l'un des plus dangereux polluants chimiques, détruit la végétation, pénètre le sol jusqu'à plus de 2 mètres de profondeur et peut rester actif plus de vingt ans. Il est contenu dans l'agent orange, dont l'armée américaine a fait usage, de 1961 à 1971, pour déboiser les zones ennemies au sud Vietnam et dans le bas Laos. Suivant un programme baptisé "Operation Ranch Hand" , l'épandage, par avion ou hélicoptère, a affecté "3 millions d'hectares de forêts, y compris de mangroves" , estime aujourd'hui le professeur Nguyen Trong Nhân, vice-président de l'Association vietnamienne des victimes de l'agent orange et de la dioxine.

Selon une étude de l'université Columbia (New York) publiée en 2003, la dissolution de 80 grammes de dioxine dans un réseau d'eau potable pourrait éliminer les 8 millions d'habitants d'une ville. Or, en dix années, les Américains ont déversé 40 millions de litres d'agent orange, contenant environ 336 kg de dioxine. Estimant, "pour l'instant" "entre trois et quatre millions le nombre de victimes vietnamiennes", le professeur Nhân s'indigne contre "la plus grande guerre chimique de l'Histoire" .

L'exposition à la dioxine peut déboucher sur la leucémie lymphoïde chronique (LLC), forme de cancer du sang, et des études américaines ont, voilà deux ans, apporté "des preuves suffisantes d'une association entre l'exposition aux produits chimiques pulvérisés au Vietnam et le risque de développer une LLC" . Des enquêtes vietnamiennes ont relevé d'autres conséquences de l'exposition à la dioxine : déficits immunologiques, malformations congénitales, fausses couches, atteintes du système nerveux.

Dans l'incapacité de travailler, Thach devient garde-malade et sa femme vend des légumes au marché ou s'échine dans la rizière. "Les deux aînés ont été à l'école pendant quatre ans et les deux autres pendant neuf ans. Ils comprennent ce qu'on leur dit, mais ils ne sont pas intelligents. Ils ne peuvent pas faire eux-mêmes leur toilette ou s'habiller" , confie Thach, pendant que sa femme redresse l'un des garçons étendus sur l'un des deux bat-flanc de la maison. Deux autres, lèvres inférieures pendantes, éprouvent du mal à marcher. L'aîné se cache. "Il est conscient de ses difformités et ne veut pas être vu" , explique le père. L'Etat vietnamien leur verse des pensions pour handicapés : 170 000 dongs à chacun des enfants, 300 000 au père, soit au total, l'équivalent de 50 euros par mois. "Cela suffit pour se nourrir."

Au Village de l'amitié, institution inaugurée en 1998 à une heure de route d'Hanoï, et bénéficiant de financements étrangers, y compris américains et français, on tente de soigner les vétérans victimes de l'agent orange, leurs enfants et, désormais, leurs petits-enfants.

Nu, petite fille de 9 ans, appartient déjà à la troisième génération de victimes. Accroupie sur un banc, elle hoche continuellement la tête, tout en agitant, près de son oreille droite, un bout de papier d'aluminium. "Née aveugle et muette, elle est victime de troubles mentaux, mais elle entend quelques sons" , explique l'assistante. Le grand-père de la fillette, ancien "bo doi" (soldat de l'armée populaire), avait été infecté par la dioxine. Le père de Nu n'a souffert que de "légers troubles mentaux" . "Après la naissance de Nu, son père a épousé deux autres femmes pour essayer d'avoir des enfants normaux. Mais il n'en a pas eu du tout" , rapporte l'assistante.

Dans sa blouse et son pantalon délavés, avec ses cheveux coupés court, Hai a la taille et l'allure d'une fillette, malgré ses 23 ans. Elle est l'aînée d'une classe de vingt enfants, que gère courageusement, et depuis sept ans, Oanh, enseignante spécialisée : "L'objectif est de développer l'intelligence en leur apprenant à distinguer les couleurs ou des images très simples." Oanh vit sur place en compagnie de son mari et de leur fillette âgée de 3 ans.

"Pendant six ans, j'ai été chargée seule de cette classe et, depuis un an, nous sommes deux, dit-elle. C'est difficile. Sans amour, sans patience, on ne peut pas rester." "Quand on leur demande leur prénom, poursuit-elle, ils ne peuvent pas répondre. Ils ont du mal à écouter. Au début, on ne pouvait pas les faire entrer dans la salle. Le seul changement notable dans leur comportement est qu'ils acceptent aujourd'hui d'être ensemble. Mais il faut s'occuper de tout, les laver, les habiller. A cause de leurs désordres mentaux, ils ne comprennent pas et sont sales comme des bébés." Un garçon âgé de 20 ans s'oublie régulièrement. Celui qui fait le plus de progrès est un tout petit bonhomme de 13 ans, le plus jeune de la classe, qui commence à savoir compter et a retenu une chanson.

La salle voisine est consacrée à la rééducation. Pour Lien, qui "chante très bien" , dit l'éducatrice, c'est l'heure de la séance de rayons. A 19 ans, elle a déjà subi deux opérations aux pieds. Elle parvient désormais à marcher. Deux gamins âgés de 14 et 15 ans pédalent sur des vélos fixes. Ils ont également les pieds déformés. L'aîné des deux ne peut pas parler. L'autre répond à sa place et ébauche même une moitié de sourire.

Dans la salle suivante, le silence règne sur des apprentis brodeurs. "Can, dit l'éducatrice en parlant d'un garçon âgé de 14 ans, peut broder, mais ne peut rien retenir d'autre." Les deux dernières salles sont consacrées, l'une à la couture, et l'autre à la confection de bouquets de fleurs artificielles. Moins marqués, les jeunes gens y sont très calmes. Leurs produits sont vendus dans un magasin du vieux Hanoï commerçant.

En plein centre d'Hanoï, la famille de Duy occupe un petit appartement, deux pièces l'une au-dessus de l'autre, dans la cité Dien Bien Phu, réservée aux bo doi et aux anciens combattants. En fin de matinée, sur le perron, les parents servent un déjeuner sommaire à la clientèle locale avec l'aide d'un oncle et d'une tante de Duy. "Il voit et comprend ce qu'on lui dit" , dit sa mère. Maigre, les doigts recroquevillés et les membres déformés, Duy vit depuis neuf ans dans les bras de sa mère.

Ce sont ses grands-parents paternels qui ont fait la guerre dans des zones infectées par la dioxine. Le grand-père, un colonel qui a quitté l'armée en 1979, s'est retrouvé paralysé en 1981. Il est mort dix ans plus tard. Né en 1970, le père de Duy a été épargné. C'est aussi, apparemment, le cas du frère cadet de Duy, âgé de 5 ans, et qui va à l'école. "On ne l'a pas fait tester, puisqu'il ne présente pas de symptômes" , explique sa mère. Duy, lui, se racle sans cesse la gorge. Sa mère le masse, constamment.

Plein d'énergie et le sourire toujours aux lèvres, Nguyen The Do est un jeune homme de 80 ans qui court plutôt qu'il ne marche. Au petit matin, il enfourche sa mobylette et se faufile dans les encombrements d'Hanoï pour aller chercher son petit-fils, Tung, et le conduire au Conservatoire national. Il retourne le récupérer à la fin de ses leçons. Voilà plusieurs années, il avait confectionné pour Tung une guitare monocorde, instrument de musique traditionnelle. Résultat : Tung a obtenu, en 2004, le premier prix de musique traditionnelle du Conservatoire. Il compose et joue également du piano.

Mais Tung, né en 1979, est aveugle et éprouve de la difficulté à marcher. Il a appris le braille et a mémorisé le classement de ses 3 000 cédéroms rangés dans une vitrine derrière son lit. "J'aime la musique, dit-il, car, quand j'étais petit, ma mère me chantait continuellement des berceuses." Sa sœur, Thuy, de quatre ans son aînée, est née paralysée, aveugle, sourde et muette."Elle ne sent rien, pas même les piqûres du docteur, et ne reconnaît personne" , explique le grand-père. Toute petite, recroquevillée sur elle-même, elle vit sur le bat-flanc familial installé dans la pièce commune afin que la famille puisse se relayer pour s'en occuper.

Le père de Thuy et de Tung a fait la guerre à Quang Tri et sur la piste Ho Chi Minh. "J'ai même participé, en 1975, à la libération de Saïgon" , confie-t-il. Comme ses deux enfants, il a été testé positif à la dioxine au début des années 1980. Il souffre de vertiges, de maux de tête et d'estomac et d'un début de surdité.

Faute de pouvoir s'en prendre au gouvernement américain, alors en état de guerre officiel avec le Vietnam, les victimes vietnamiennes de l'agent orange ont poursuivi, devant la justice américaine, les grands fournisseurs américains d'herbicides, dont Dow Chemical, Thompson, Diamond, Monsanto, Hercules et Uniroyal. Le verdict est tombé le 13 mars : rejet de la plainte. Le professeur Nhân dénonce les "mensonges" du juge.

Des vétérans américains ont également porté plainte et obtenu satisfaction. L'amiral à la retraite Elmo Zumwalt, celui-là même qui avait commandé l'opération"Ranch Hand" , a perdu un fils, jeune officier victime d'un cancer après avoir été exposé. Les firmes américaines ont préféré éviter un procès et, à la veille de sa tenue, opté pour un accord à l'amiable. Quelque 40 000 plaignants américains ont obtenu, en 1984, 180 millions de dollars de dommages. Mais ce n'est qu'en 1996 que le président Bill Clinton a reconnu que les vétérans américains et leurs enfants avaient droit à des dédommagements en raison de leur exposition à l'agent orange au Vietnam.

Les millions de victimes vietnamiennes peuvent se prévaloir de ces précédentes procédures dans l'appel déposé début avril. La bataille s'annonce, toutefois, rude. "Cette guerre peut durer autant que la précédente. Elle est même plus difficile, car c'est un tribunal américain qui prendra la décision" , estime le professeur Nhân.

En ce qui les concerne, le docteur Pham Chieu Duong et sa femme Lan n'ont plus grand espoir. Un seul de leurs quatre enfants a survécu. Les trois autres sont morts au bout de quelques mois, leurs muscles ne pouvaient pas supporter leur tête. Le survivant, âgé de 36 ans, partage encore le lit de ses parents. "Il marmonne toute la journée, on lui donne des calmants, mais il est incapable d'exprimer sa douleur" , confie Lan. Et elle s'interroge : "Mais qui s'occupera de lui quand nous ne serons plus là ?"
Jean-Claude Pomonti



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