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L'Agent Orange hante toujours le Vietnam (LE FIGARO, 17 mars 2005)

Une plainte de victimes vietnamiennes du puissant défoliant vient d'être rejetée à New York

Par Caroline de Malet

«En 1975, les armes se sont tues au Vietnam. Pourtant, le peuple vietnamien continue de subir les graves conséquences de ce conflit» : le général Vo Nguyen Giap, qui a mené les troupes vietnamiennes à la victoire de Dien Bien Phu contre les Français en 1954, est sorti de sa réserve, récemment à Paris, pour exprimer son indignation face aux effets persistants de l'agent orange au Vietnam. Déversé par les forces américaines pendant la guerre du Vietnam au sud du pays, afin de détruire la végétation et faciliter la surveillance des zones tenues par les Vietcongs, ce défoliant contenant de la dioxine continue de faire des ravages.

Car l'agent orange, du nom de la couleur peinte sur les bidons contenant cet herbicide pour le distinguer des agents blanc, bleu, rose ou vert, également utilisés au Vietnam, est éminemment toxique. La dioxine qu'il contient est un produit chimique de formule «2,3,7,8-tétra-chloro-dibenzo-para-dioxine» ou TCDD. 77 millions de litres contenant 400 kilos de dioxine ont été répandus de 1961 à 1971, sur 2,6 millions d'hectares. 2,1 à 4,8 millions de personnes ont été ainsi affectées, victimes pour certaines d'entre elles de graves malformations, de cancers, de maladies de la peau ou de troubles mentaux.

Un juge fédéral américain a rejeté en fin de semaine dernière à New York une plainte pour crimes de guerre déposée, au nom de ces victimes, contre plusieurs entreprises chimiques américaines, dont Monsanto et Dow Chemical, qui ont fourni cet herbicide à l'armée américaine. «Il n'y a pas de fondement aux plaintes des plaignants dans une loi intérieure d'un pays ou dans n'importe quelle loi internationale», a tranché le juge Jack Weinstein. Or en 1984, sept compagnies chimiques américaines avaient accordé 180 millions de dollars d'indemnisation aux vétérans américains victimes de l'agent orange, afin que ces derniers retirent une plainte en nom collectif devant les tribunaux. Les Vietnamiens, eux, n'ont pas vu l'ombre d'un sou depuis trente ans. Deux poids, deux mesures ? «Je lance un vibrant appel aux États-Unis pour qu'ils acceptent toute la responsabilité qui leur revient», a ainsi lancé l'ancienne vice-présidente du Vietnam Mme Nguyen Thi Binh, dans le cadre d'une conférence internationale organisée le week-end dernier à Paris sur le sujet, par l'Association d'amitié franco-vietnamienne (AAFV).

Car «même trente ans après la fin de la guerre, les impacts sont protéiformes et ce sur trois générations», explique Phan Thi Phi Phi, immuno-biologiste vietnamienne. Au-delà des vétérans et des habitants des régions concernées, exposés directement à l'arme chimique pendant les hostilités par inhalation et par la peau, les jeunes générations sont encore contaminées aujourd'hui par la chaîne alimentaire. La dioxine se répand en effet dans les sols et les rivières, contaminant ainsi pendant des décennies l'environnement et la faune. «Les poissons et les volailles présentent les plus fortes concentrations en dioxine», explique le professeur américain Arnold Schecter, toxicologue-épidémiologiste de l'université de Santé publique du Texas. Une femme se nourrissant de poisson en provenance d'une zone d'épandage a même présenté un taux de dioxine atteignant 1 850 ppt (parties par trillion), la norme à ne pas dépasser selon l'Organisation mondiale de la santé (OMS) étant de 12 ppt. Par ailleurs, la dioxine peut être transmise au foetus à travers le placenta et au nourrisson par le lait maternel.

«A la conférence internationale sur la dioxine organisée en 1983 à Hô-Chi-Minh-Ville, cinq malformations ont été reconnues comme très communes dans les régions contaminées du Vietnam et très rares ailleurs», rappelle Nguyen Thi Ngoc Phuong, directrice de l'hôpital Tu Du d'Hô-Chi-Minh-Ville : malformations du tube neural (spina bifida et anencéphalie), malformation des membres, malformation des organes sensoriels, enfants siamois, becs de lièvre et fentes palatines.

Le gouvernement américain a, de son côté, reconnu treize maladies et malformations dues à l'agent orange, cette liste ayant servi de base à l'indemnisation des vétérans américains. Mais ce dernier considère que la preuve du lien de cause à effet entre l'agent orange et ses méfaits supposés au Vietnam n'a pas été établie.

Les Vietnamiens ont beau multiplier les études locales, ce qui manque, c'est donc une étude rigoureuse, faite en collaboration avec des scientifiques américains, par exemple. Car «les études vietnamiennes ne sont pas publiées dans des revues scientifiques internationales et il faudrait leur appliquer les critères scientifiques occidentaux», souligne Sylvaine Cordier, directrice de recherches à l'Inserm. Encore faudrait-il que le gouvernement vietnamien soit décidé à pousser une étude d'envergure sur le sujet. Or, soucieuse d'aplanir ses relations diplomatiques avec les États-Unis, rien n'est moins sûr.

«Cela dit, beaucoup de données nous confortent dans des doutes très forts. Or le doute ne suffit-il pas pour appliquer le principe de précaution ?, s'interroge Jacqueline Laurent, généticienne à l'université de Paris Sud-Orsay. Ne faudrait-il pas rapidement procéder à une décontamination de ces sols pour éviter de continuer à contaminer la population ?»



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