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Vietnam : les enfants de la sale guerre

Trente ans après la guerre, un million de Vietnamiens souffrent encore des effets du terrible Agent Orange.

A l'heure où les touristes prennent un bain de soleil à China Beach, la plus belle plage de Da Nang, face à la mer de Chine, Huy, 15 ans, et son petit frère Tung, 14 ans, fixent des yeux le plafond de leur modeste T2. Allongés sur une natte, posée à même le carrelage, ils mâchent avec difficulté la ration de riz mélangée à du ngoc mâm, que leur mère leur porte à la bouche. Huy et Tung ne sont pas libres de leurs mouvements. Handicapés mentaux et moteurs, ils souffrent de graves malformations physiques. « Mes fils ont le corps d'un enfant de six ans, ils sont nés avec les jambes repliées, une cage thoracique hypertrophiée et une dentition anarchique », explique Thanh Xuan, en caressant le front de ses enfants. Pendant que sa mère parle, Tung pousse des grognements, comme s'il voulait dire quelque chose à son frère.

Avec 7 510 autres personnes à Da Nang, Huy et Tung ont été répertoriés par la Croix-Rouge comme victimes de l'Agent Orange, cet herbicide à base de dioxine, déversé par l'armée américaine pendant la guerre (1). « J'ai été contaminé en 1982, pendant mon service militaire dans le Sud du pays, raconte Ta Nghia, le père de Huy et Tung. Le sol, l'eau et les aliments, étaient pollués, mais personne ne le savait. C'est quand mes enfants sont nés que j'ai compris. » Aujourd'hui, la famille reçoit de l'État vietnamien une aide mensuelle de 200 000 dongs (10 euros).

Pour les victimes moins lourdement handicapées, il existe au Vietnam quelques centres de soins spécialisés, financés par des organisations non gouvernementales. A Hanoi, la capitale, Nguyen Thanh Phuong dirige depuis cinq ans le Village de Paix, où sont pris en charge gratuitement 115 enfants d'anciens combattants. Dans les classes, six enseignants se relaient pour dispenser des cours d'alphabétisation, de broderie, de gravure sur pierre et de gymnastique. Et dans la cour de récréation, on trouve des toboggans, des balançoires et quelques singes en cage, pour divertir les enfants. « Il y a trop peu de centres comme le nôtre au Vietnam, regrette Nguyen Thanh Phuong. Le gouvernement n'a pas suffisamment d'argent, et nous avons besoin de l'aide des pays étrangers. »

Au Village de Paix d'Hanoi, l'équipe médicale est encore sous le choc de la décision prise, le 10 mars dernier, par le tribunal de Brooklyn : la justice américaine a rejeté la plainte déposée par des victimes de l'Agent Orange contre 37 fabricants de défoliants, accusés de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité. Le tribunal a estimé qu'il n'existait aucune base juridique aux demandes d'indemnisation des plaignants. « Les Américains ne veulent pas reconnaître leur responsabilité, s'insurge Nguyen Thanh Phuong. Et pourtant, nous avons ici les preuves vivantes des horreurs commises ! » En 1984, moins de dix ans après la guerre, les vétérans américains ont obtenu 180 millions de dollars de dédommagements. Les victimes vietnamiennes, elles, attendent toujours réparation.
Yaël GOOSZ