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Vietnam, la dernière bataille
Cinq Vietnamiens attaquent en justice les fabricants d'agent orange.
Charlie Hebdo - mercredi 30 juin 2004

Monsanto, Thomson, Dow Chemicals et une dizaine d'autres géants de la chimie traînés en justice par une poignée de Vietnamiens : voilà une nouvelle rare et réjouissante.

Les faits remontent à la guerre du Vietnam. Entre 1961 et 1975, les Américains n'ont pas cessé d'inonder la jungle de désherbants. Pour les chevaliers du monde libre, il s'agissait de raser la végétation afin d'empêcher les combattants de se planquer et de se nourrir. L'un des défoliants les plus efficaces fut baptisé "agent orange" - non en raison de sa couleur, mais de celle de la bande plastique qui entourait les fûts.

L'agent orange a un défaut, il contient un poison redoutable, la dioxine, bien connue pour prodiguer diverses joyeusetés telles que cancers, malformations congénitales, diabètes, etc. Ces dioxines ont aussi le fâcheux inconvénient de se conserver plusieurs décennies dans le sol, l'eau et les légumes... en somme dans toute la chaîne alimentaire. SI bien qu'aujourd'hui encore, dans le sang et le lait maternel des Vietnamiens, on les retrouve en quantité deux cents fois supérieures à la normale. Selon la Croix-Rouge les méfaits de l'agent orange touchent 3 millions de personnes, dont 150000 enfants nés avec des malformations. Mais, heureusement en compensation, chaque infirme reçoit 5 dollars par mois du gouvernement.

Il a fallu attendre une trentaine d'années pour que cinq Vietnamiens parviennent à porter plainte pour exiger des indemnités. Tous sont malades ou/et parents d'enfants infirmes (parmi eux, l'ex-ministre de la Santé du Vietnam). Si les plaigants sont si tardifs et si peu nombreux, c'est qu'il leur a fallu réunir des preuves sur les liens entre l'agent orange et leur maladie. Un rude boulot, avec les faibles moyens scientifiques disponibles au Vietnam.

Aujourd'hui, tout est prêt pour le procès, qui se tiendra en septembre devant la Cour fédérale américane. En toute logique c'es l'Etat américain qu'il faudrait attaquer... mais celui-çi est protégé par une loi interdisant tout procès concernant des actes commis lors d'opérations militaires. Il ne reste donc qu'à se rabattre sur les industriels de la chimie.

Les vétérans américains avaient fait la même chose en 1984. Mais, juste avant le jour de l'audience, les empoisonneurs ont accepté de lâcher quelques centaines de millions de dollars pour avoir la paix... ce qui ne les a pas empêchés de nier toute responsabilité dans les maladies des Vietnamiens.

L'affaire prend encore plus de sens à l'heure irakienne. Il faut se rappeler que, pour justifier la guerre de Bush, la propagande américaine s'est abondamment appuyée sur les crimes chimiques de Saddam Hussein contre les Kurdes (5000 morts par gazage) : une dénonciation évidemment légitime mais qu'on pourrait peut-être soupçonner d'hypocrisie si elle ne s'accompagnait pas de la reconnaissance du même style de crimes au Vietnam.

Antonio Fishetti.

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